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La notion d'État Moderne est-elle utile?

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  Cahiers du monde russe 46/1-2 (2005)La Russie vers 1550 ................................................................................................................................................................................................................................................................................................ Jean-Frédéric Schaub La notion d’État Moderne est-elleutile ? Remarques sur les blocages de la démarchecomparatiste en histoire ................................................................................................................................................................................................................................................................................................ Avertissement Le contenu de ce site relève de la législation française sur la propriété intellectuelle et est la propriété exclusive del'éditeur.Les œuvres figurant sur ce site peuvent être consultées et reproduites sur un support papier ou numérique sousréserve qu'elles soient strictement réservées à un usage soit personnel, soit scientifique ou pédagogique excluanttoute exploitation commerciale. La reproduction devra obligatoirement mentionner l'éditeur, le nom de la revue,l'auteur et la référence du document. Toute autre reproduction est interdite sauf accord préalable de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législationen vigueur en France.Revues.org est un portail de revues en sciences humaines et sociales développé par le Cléo, Centre pour l'éditionélectronique ouverte (CNRS, EHESS, UP, UAPV). ................................................................................................................................................................................................................................................................................................ Référence électronique Jean-Frédéric Schaub, « La notion d’État Moderne est-elle utile ? », Cahiers du monde russe [Enligne], 46/1-2 | 2005, mis en ligne le 22 novembre 2005, Consulté le 11 octobre 2012. URL : http://monderusse.revues.org/2727Éditeur : Éditions de l'EHESShttp://monderusse.revues.orghttp://www.revues.orgDocument accessible en ligne sur : http://monderusse.revues.org/2727Ce document est le fac-similé de l'édition papier.© École des hautes études en sciences sociales, Paris.  Cahiers du Monde russe, 46/1-2, Janvier-juin 2005, p. 51-64. JEAN-FRÉDÉRIC SCHAUB LA NOTION D’ÉTAT MODERNEEST-ELLE UTILE ? Remarques sur les blocagesde la démarche comparatiste en histoire La session doctorale franco-russe organisée à l’École des hautes études en sciencessociales par André Berelowitch à l’automne 2003 a permis de confronter diversesexpériences historiographiques russes et non russes. Comme il ne pouvait en êtreautrement, les historiens se sont interrogés sur la spécificité du cas russe dans unpays, la France, dans lequel l’idéologie de l’exceptionnalité demeure le pointaveugle de la recherche en histoire. On ne pouvait rêver meilleur — ou pire —scénariopour la démarche comparative : frotter le spécifique à l’exceptionnel.Dans une telle configuration, les réflexions qui suivent viennent de biais. Car ellessont les résultats de recherches conduites dans les domaines de l’histoire espagnoleet portugaise. À dire vrai, avec l’Espagne à tout le moins, on ne sort guère du cercledes incomparables, s’agissant d’un pays dont le régime de Franco et une part del’hispanisme académique ont exalté la radicale « différence ». Mais, après tout, le jeu du comparatisme ne devient vraiment excitant que lorsqu’il affronte des défisapparemment impossibles.Dès l’abord, on imagine des thèmes capables de nous faire vagabonder dans lesdifférents espaces envisagés. Ainsi celui de la « bureaucratie » qui nous ferait migrerdes pratiques de cabinet de Philippe II de Castille et Aragon au XVI e siècle, auxhiérarchies complexes de l’administration russe du XVIII e siècle et à la paralysie del’État providence français et de l’État soviétique, au XX e siècle. De même, la ques-tion de la nature religieuse du pouvoir politique, depuis l’Église militante hispano-portugaise face à l’islam, à l’expansion de la Russie chrétienne au détriment del’islam à partir de la Troisième Rome, à la construction de la monarchie absolue parla liquidation du protestantisme en France. Du côté des réponses politiques des  52 JEAN-FRÉDÉRIC SCHAUB « faibles », songeons à l’apparition au Portugal et en Russie d’imposteurs, dans lesdeux cas sur une durée extraordinaire : de la fin du XVI e au premier XX e siècle 1 .Le comparatisme en histoire ne peut se limiter à confronter des expériencesdisjointes pour en souligner les analogies 2 . On peut vouloir pratiquer l’examencroisé de sociétés qui n’ont pu agir l’une sur l’autre, en raison d’une discontinuitétemporelle ou spatiale 3 . L’histoire des grands empires territoriaux s’y prête particu-lièrement bien. L’évolution de l’institution impériale chinoise peut susciter desprogrammes comparatistes aussi bien dans le domaine de l’analyse des bureaucra-ties 4 , de l’étude des économies non capitalistes 5 , ou de la recherche sur les explora-tions au long cours. De telles démarches requièrent, naturellement, un contrôle trèsstrict, faute de quoi des systèmes d’analogies sans fondement risquent de pervertirla réflexion historiographique. C’est ainsi que l’histoire des Empires amérindiens aété interprétée à la lumière de l’histoire ancienne grecque et romaine, dans unschéma particulièrement arbitraire 6 . En tout état de cause, on ne saurait impuné-ment séparer ce qui relève de la comparaison de modèles de ce qui résulte des inter-actions entre sociétés. Ainsi, il semble absurde de vouloir comparer le systèmeinstitutionnel de la Russie du XVIII e siècle sans tenir compte de l’intensité desimportations culturelles et technologiques pratiquées par Pierre et ses successeurs.De la même façon, on s’interdit de rien comprendre au développement des politi-ques sociales dans la France de la seconde moitié du XX e siècle si l’on passe soussilence la présence de la réalité soviétique, inextricablement modèle et menace.Récemment, j’ai eu l’occasion de proposer un examen de la présence massive de laculture politique et spirituelle, épithètes inséparables, venue d’Espagne dans laFrance classique du premier et second XVII e siècle 7 .Dans ce dernier registre, il convient d’ajouter un troisième niveau d’analyse,lorsque les hypothèses de travail s’y prêtent. Il s’agit de prendre en compte laformation d’une pensée historique, de quelque nature qu’elle soit, dans l’expé-rience empirique et l’évolution de chacune des sociétés considérées. Le problèmen’est pas celui des sources, sur lequel nous reviendrons plus loin. La questionrevient à déterminer quels rapports au temps, à l’expérience et à la cumulativité semanifestent dans diverses sociétés. Quelles que soient les préventions critiquesopposées aux problématiques de la « modernisation », ou pire encore del’« occidentalisation », on peut observer un différentiel de capacité des sociétés àcumuler les effets de l’expérience. Il vaut indice des types de rapports au futur et aupassé qui dominent les représentations collectives et individuelles. Bien entendu, 1. Berce, 1990 ; Ingerflom, 2000.2. Werner & Zimmermann, 2003.3. Detienne, 2000 ; Zimmermann, 2004.4. Will, 1999.5. Lamouroux, 1996.6. Hartog, 1992.7. Schaub, 2003.  LA NOTION D’ÉTAT MODERNE EST-ELLE UTILE ? 53 rien ne serait plus rétrograde par rapport à la capacité critique accumulée par lessciences sociales, que dessiner une hiérarchie des sociétés, que d’échelonner lavenue à la modernité en fonction de degrés d’avancement et de retards. Reste que,dans des contextes d’interactions avérées entre sociétés, l’enregistrement ou le rejetde la nouveauté sont, pour une bonne part, déterminés par les cadres temporels quechaque culture habilite.D’où le fait que la pensée du temps historique, qui ne saurait être tenue pour lemonopole des historiens scientifiques, est un élément majeur de l’étude des sociétéshistoriques. Comme l’ont montré des historiens d’horizons très différents, cetteprise en compte de la construction historique des temps historiques demeure laseule réponse consistante dont nous disposions face aux séductions d’un relati-visme analytique 8 . Pour la démarche comparatiste, cette dimension est essentielledans la mesure où tout transfert culturel ou technologique embarque la version dutemps historique incorporée aux objets et aux phénomènes transférés. Si l’ons’accorde sur le fait que la notion de société sans histoire n’a plus guère de légiti-mité intellectuelle, en revanche rien n’empêche d’identifier une gamme ouverte derapports au temps, que François Hartog qualifie comme autant de « régimesd’historicité » 9 . Le rapport au temps est la résultante d’un ensemble de facteurs telque la nature des fins dernières dans l’ordre spirituel, la mémoire gentilice et dynas-tique, la capacité collective à enregistrer l’expérience du traitement des affairescommunes, la socialisation de l’innovation technologique et scientifique, la recons-titution des héritages esthétiques sous forme de traditions culturelles, la mobilitédes hommes avec l’expérience de la diversité linguistique et culturelle qu’elle offreaux individus. Il est, par hypothèse, difficile d’imaginer une société humaine quisoit absolument privée d’un ou plusieurs de ces éléments. En revanche, leur combi-naison peut adopter des formes et des styles très contrastés.Certaines sociétés rejouent indéfiniment un temps historique pensé comme unprésent, d’autres aspirent à retrouver un temps idéalisé et perdu, d’autres se fixentsur la fin eschatologique des temps derniers, d’autres — notamment dans l’Europedes XVIII e - XXI e siècles — projettent l’expérience de la vie sociale dans un avenir à lafois pleinement ouvert et tenu pour l’unique horizon pensable. Ces types idéaux nedécrivent pas assez précisément les expériences socio-culturelles dont ils préten-dent livrer les traits discriminants. Ils n’en sont pas moins utiles pour récuser avecla même énergie le discours résiduel sur l’existence d’une philosophie unifiée del’histoire, et la séparation entre sociétés historiques et an-historiques. Si l’on retientle type qui coïncide avec le parcours des sociétés européennes aux époquesmoderne et contemporaine, il est indispensable d’attribuer une place à la formationd’une pensée de l’histoire, comme élément constitutif du développement de cessociétés elles-mêmes.Il semble raisonnable d’accorder à l’écriture locale de l’histoire une place dechoix dans l’analyse du rapport que chaque société construit avec le temps histo- 8. Kosselleck, 1997 ; Hartog, 2003 ; Spiegel, 1997 ; Ingerflom, 2004.9. Hartog, 2003.  54 JEAN-FRÉDÉRIC SCHAUB rique. Depuis la fin de l’Antiquité, deux registres majeurs se dégagent, sanss’exclure nécessairement, qui font appel soit au récit dynastique et institutionneldes principautés, soit à l’exigence collective de remémoration de l’alliance passéeentre Dieu et les hommes 10 . Le premier registre fournit les récits de la formation desentités politiques qui ont gouverné les territoires de l’actuelle Europe. C’est pour-quoi, dans une perspective comparatiste et s’agissant de périodes anciennes,l’histoire de la politique demeure une clef indispensable. Nous sommes héritiers deces hommes qui, au service des princes de toute nature, ont gradué l’expériencehumaine à partir du fil des événements dynastiques, guerriers et institutionnels. Ilsétaient libres d’incorporer à leur chronique la dose de spiritualité chrétienne ou lacompétence en matière de science juridique qui se trouvaient à leur portée 11 . Ilfaudra que la souveraineté de l’État national apparaisse comme un accomplisse-ment indépassable au XIX e siècle pour que les historiens construisent des question-naires qui se démarquent de cet héritage centré sur la politique.On voit ainsi pourquoi, à propos des périodes pré-contemporaines, les problé-matiques politiques demeurent des portes d’entrée utiles pour de nombreuses entre-prises comparatistes. Réfléchir aujourd’hui sur la notion d’État Moderne, dans uneperspective comparée, cela revient à examiner de front l’évolution du domaine desnormes et des institutions avec celui des discours qui les décrivent. L’expression« État moderne » n’est pas une simple catégorie chronologique qui désigne l’Étataux XVI e - XVIII e siècles. Elle sous-entend que la mise en place de l’État modernise lasociété qu’il régit. Ou peut-être même qu’il n’est de modernité que déterminée parla formation de l’État. Auquel cas s’établirait une stricte équivalence entre la notionde modernité et l’État : une telle perspective, lointaine héritière de la philosophie del’histoire hégélienne, a de bonnes chances de compromettre tout effort compara-tiste vers les mondes non européens. Elle est surtout enfermée dans un piègetautologique : une société est moderne dès lors qu’elle a un État, l’État est nécessai-rement présent dès lors que la société semble engagée dans une dynamique deprojection vers la modernité en marche. Cette circularité est d’autant plus gênanteque, par ailleurs, le substantif « État » sert à désigner des réalités politiques extraor-dinairement différentes. De l’« État hittite » à l’«État-providence », de l’« Étatmédiéval » à l’« État libéral », le substantif se trouve laminé par les épithètes qui lequalifient.Le problème pertinent n’est pas de savoir si l’« État moderne » a existé ou pas.Cette affaire a utilement animé le débat historiographique en Espagne, au Portugalet en Italie pendant plus d’une quinzaine d’années. Les antagonistes n’ont pascherché à produire une synthèse qui deviendrait la nouvelle Vulgate de l’histoirepolitique. Depuis le Tribunal constitutionnel de Madrid et sa chaire d’histoire dudroit, Francisco Tomás y Valiente, qui fut un des intellectuels les plus marquants del’Espagne post-franquiste jusqu’à son assassinat en 1996 par ETA, avait su créer lesconditions d’une discussion largement ouverte y compris sur les aspects les plus 10. Yerushalmi, 1991.11. Krynen, 1993.
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